Un parfum de poésie

[…]

C'est ainsi qu’Il vint, lui que je n’attendais pas, que je n’attendais plus... Lui, l’Ange.

Il n’avait pas de forme particulière et cependant, il avait toutes les formes de cette nuit. Il était sa respiration, il était son souffle. Il était l’ombre du vent devenu absent, la pâleur de la lune. Il était le chant du merle suspendu au petit matin. Il était le monde en apesanteur, ou le chat aux yeux de jade se faufilant à pas de velours entre les branches des arbrisseaux. Il était dans les nids cachés au fond des buissons touffus et dans tous leurs bruissements secrets. Il était dans l’essence de ce monde; Il était l’Instant éternel.

Il m’apparut, imperturbable, splendide, lumineux, l'air affable et, par instants, curieusement, l'allure un peu dégingandée.

Il était venu, comme cela, sans prévenir, sans un éclair dans le ciel, sans roulement de tambour, sans même un signe quelconque. Il était venu à l’improviste, sans clameur, comme un voleur de rêves et maintenant, je sentais sa présence m’envahir au-delà de l'apaisement… Etat étrange, état de léthargie dont il me tira. Le vent s’engouffra dans mes oreilles. Il parla :

-         Je suis venu car le temps s’est écoulé. C’est ta nuit qui m’a appelé...

Je feignis la surprise.

Ses ailes firent un bruit doux. Je compris qu’il savait que je l'attendais. Il connaissait mes veilles et il connaissait mes songes. Il connaissait mon cœur et les milliers de questions tourmentées qui le dévoraient.

Il me regardait, omniscient. Je le regardais, muet et stupide.

Il les appela alors, ces questions sans noms, perdues au fond de mes abîmes.

Elles vinrent, rampantes, comme des ombres… Elles vinrent comme des battements d'ailes au-dessus de moi. Elles planèrent au-dessus de ma tête ; elles décrivirent des spirales étranges ; elles tournoyèrent, me frôlant au passage...

Je les regardai longuement. On eût dit des chauves souris... Ou encore de grandes chouettes aux yeux étincelants... Etranges animaux aériens, tantôt rouges, tantôt bleus, fantomatiques apparitions... Je m'étonnai de ne ressentir aucune peur, ni aucune surprise. J’avais cru une seconde les reconnaître : tous m'étaient familiers mais je ne savais plus ni où, ni quand, je les avais approchés la première fois, pas plus que je ne savais à quel moment de mon histoire je les avais perdus...

Réminiscence...

Les formes se déployaient… Le bleu, cette paix dont se baignent nos espoirs… Bleu des naissances, bleu de l’onde, bleu de la Terre…

Le rouge, ce ciel courroucé de nos trahisons et de nos orgueilleuses velléités. Rouge du vin du sang et de l’ivresse, rouge du feu de nos caresses.

Rouge… Bleu… Mauve de nos amours, violacé de nos déraisons...

Mais le ballet cessa. Les formes et les couleurs disparurent dans les ombres de la nuit et je me retrouvai seul face à mon insolite interlocuteur.

Il prit un regard doux, doux comme la lumière d'un premier amour; doux comme le jour naissant d'un printemps disparu. Il prit une voix chantante, comme le son d'une flûte qui s'élèverait jusqu'aux nues après l’assourdissant bruit et le tonnerre du silence. Je m'aperçus combien Il m'avait manqué.

-         Où étais-tu ?

Il sourit :

-         Alors ta nuit a du être bien longue puisque tu ne t’en souviens plus !

Je ne m’en souvenais plus. Le rêve et la mémoire, le présent et l’avenir, le ressenti et le pressentiment, tout se mêlait confusément.

-         Je sais juste qu’il fut un autre temps où tu me tenais la main parce que j’avais peur du bruit, de la foule humaine, de la clameur, des passions et du long déchirement des âmes…

-         Oui, dit-il en traînant la voix. C’était il y a longtemps !

Il fit une pause, puis reprit :

-         Tu n’étais qu’un enfant alors ! Mais nous avons eu bien d’autres rencontres, t’en souviens-tu ? Il fut un temps où tu m’envoyas veiller sur ton amour, rappelle-toi? Aujourd’hui, vois-tu, je suis revenu : ma tâche est terminée.

L’amour. D’un seul mot il était parvenu à déchirer mon être, à ouvrir les blessures. L’homme raisonnable s’était effacé en moi.je n’étais plus que sensation, sentiment, exaltation, espoir, frémissement, désespoir, douleur, rage et compassion.

-         Je crois me souvenir, balbutiai-je difficilement. C'était une autre vie ; une vie de ciels entr'ouverts et d'élans utopiques. C'était une vie de tendresse et de fougue, de battements de coeurs et de mots caressants...

Je m’éveillai :

-         Qu’est devenu cet amour, dis-moi ? Quel visage a-t-il ? Quelle lumière et quelle ombre l’habitent ?

Il me regarda. La consternation se lisait sur ses traits. Sa voix se fit murmure :

-         Ton amour a le visage du regard que tu portes sur lui. Ton amour a la lumière et l’ombre de ton cœur. Ton amour n'est pas externe à toi, ni interne à l'autre. Il est ce que tu veux qu'il soit. Ferme ta main et il sera jaloux et vindicatif. Ouvre-la et il sera généreux et bon. Mets ta main en conque et tu l'entendras pleurer, rire, murmurer, chanter. Pare tes cheveux de fleurs et il sera léger et parfumé.

J’écoutais mais je ne comprenais pas.

-         Mais si l'amour est tel que tu le dis, il n'a donc pas d'existence propre...

-         Mais qui ose parler d’existence ? L’amour est essence ! fit-Il indigné.

Je me sentis maladroit. L’avais-je heurté ? Ne sachant trop que dire, je me hasardai timidement, un peu comme l’enfant penaud d’avoir été réprimandé… Au fond de moi j’étais heureux de l’avoir retrouvé.

-         Et maintenant tu resteras près de moi ?

-         Je resterai près de toi ? Quelle question ! Oui et non ! s’écria-t-Il presque avec sévérité.

Je restai médusé.

-         Pourquoi ?

-         Parce que veiller sur toi est parfaitement inutile comme c’est indubitablement nécessaire.

Je perdais pied.

-         Que veux-tu dire ?

-         Tu es libre !

Pour la première fois de ma vie, je me sentis foudroyé par un mot, un seul mot : « libre ».

Etrange liberté qui revêtait la forme de la plus profonde des solitudes. […]

Extrait de « Conversations avec l’Ange »


Noces de cendres

Toi.

Le monde, je ne le voyais que par tes yeux.

Ton rire était mon rire, ta douleur ma douleur, ta mélancolie, ma mélancolie, ta peur ma peur et mon cœur n’a jamais répondu qu’au battement de ton cœur, écho de ton souffle et de ta passion.

Dis, où était partie ta passion ?

Dis, où était parti ton rêve ?

Dis, où était parti ton sourire ?

Tes yeux étaient mes yeux. Le monde n’existait que par Toi.

Dis dans quel contrée est parti ton regard ?

Je suis seule aujourd’hui, plus seule encore que lorsque ta main s’était éloignée de la mienne, que lorsque tes mots avaient fui les miens pour me revenir ensuite en pleine poitrine.

Je suis seule aujourd’hui, plus encore que lorsque ta peur et ta colère, ton indifférence et ton incompréhension m’encerclaient.

De Toi me voilà orpheline.

Le sang vidé de ma poitrine.


Dis où est à présent mon cœur ?

Loque sanglante ensanglantant mes nuits ?

Dis où est à présent mon âme ?

Brûlée mille fois dans le désert de l’Angoisse au soleil Noir de la Folie ?


Pourquoi m’avoir relevée ?

Pourquoi avoir réveillé mes mots ?

Pourquoi m’avoir offert les maux

Blessure ouverte, mon espoir mort-né…


Je n’ose t’écrire. Je n’ose te regarder. Je fuis ton ombre, Je fuis ton image, je fuis le son de ta voix et pourtant je me souviens de chacun de tes gestes que j’ai aimés, de chacun de tes regards que j’ai contemplés.

Avant…

Je n’ose te parler. Je n’aime pas ma voix qui se tait, cri intérieur, hurlement féroce de cet amour au silence condamné.

Je n’ose te sourire car ce ne serait pas un aveu mais la dissimulation de ma douleur.


Je me tais.

Ce soir 11 mars, cela aurait fait 5 ans… Et je me souviens de tout comme si c’était hier, hier avant les ouragans, avant la tristesse, avant les larmes, avant les sanglots. Hier tout vêtu d’espoir, hier bleu dans tes yeux verts, hier charmant, innocent, ensorceleur, hier plein de poésie et de parfums.


Ce soir je creuserai un grand trou dans le jardin sous les feux des étoiles et j’ensevelirai hier dans son linceul de clair de lune.

Puis après avoir brûlé mes derniers vers, je les répandrai sur le corps de mon cœur juste au creux de la terre afin que jamais les toujours d’hier ne reviennent me hanter.

"Eva ou la première femme", roman

chapitre 1


Un malentendu…Toute ma vie n’avait été qu’un malentendu, le fruit d’un hasard fallacieux et pervers où l’amour avait pris tour à tour un visage égoïste et malfaisant pour finir avec ce masque hideux qui se penchait sur moi… Oui, l’amour avait commencé par un malentendu… Cela me vint comme une dernière pensée, brutale, glacée, lucide… Je ne vis pas ma vie défiler. Je le regardais, cet infâme imposteur que j’avais cru être mon premier amour, cet homme qui après avoir déchiré son masque de « Roméo » m’avait violemment arrachée à toutes mes utopies. Un sort funeste - ou plutôt ma folle jeunesse - nous avaient rapprochés, unis, et maintenant nous étions là, dans la nuit, l’un contre l’autre, ennemis, peau contre peau, chair contre chair, transpirant après la lutte, les nerfs tendus, en attente. Je sentais son odeur de mâle, sa folie, son haleine empreinte d’alcool et de tabac brun. Je songeai qu’il avait dû boire beaucoup pour se donner du courage - car il n’était pas courageux- et pour oser mettre à exécution sa vengeance meurtrière. Je frémis de froid en sentant son souffle chaud sur ma nuque. Mon corps se dérobait sous mes pieds, à présent impuissant et vaincu. Il me maintenait d’une main ferme et puissante, son bras vigoureux enroulé autour de ma taille. Je n’étais plus qu’une poupée, un pantin désarticulé. Pourtant j’étais encore consciente. Je vis que cela ne lui convenait guère. Monsieur était devenu soudain délicat et me le fit payer de brutalité. Il me poussa en avant dans la salle de bain puis il me rattrapa en enfonçant ses ongles dans mes côtes avec un sourire terrible. La douleur me fit tressaillir car malgré mon état je n’étais pas insensible. Il leva soudain le poing comme pour me frapper, toujours en me maintenant debout, puis se ravisa. Sans doute pensa-t-il que son geste laisserait des marques indésirables. Il regarda alors d’un air satisfait la corde de chanvre qui gisait à ses pieds. Mon regard suivit le sien. Il s’en aperçut et sourit de nouveau, découvrant ses dents de carnassier. Mon cœur battait. Mes oreilles bourdonnaient... Il souriait toujours. Je crus entendre dans ma tête des détonations. M’avait-il tiré dessus ? Ou était-ce quelqu’un qui venait à mon secours ? Mais non, personne… Rien que lui et moi… Rien que moi dans son enfer. Il me saisit le visage, enfonçant ses doigts dans le creux de mes joues et plongea son regard dans le mien. Je me ressaisis un court instant. Il vit que j’avais compris à présent son dessein et une lueur terrible passa dans ses yeux. Il ne dit rien. Sa respiration seule devint saccadée. Puis il se passa la langue sur les lèvres et de ses doigts ronds et durs, il effleura la peau de mon cou... Ce fut pire qu’une fustigation. Je préférais encore les coups plutôt que le contact de ses doigts, ses doigts qui se voulurent soudain caressants et qui me suppliciaient en dessinant des arabesques sur ma peau, ses doigts qui descendaient peu à peu vers ma gorge. J’eus envie de crier, hurler que tout n’était qu’erreur, mensonge et tromperie, que rien ne pouvait lui appartenir et que rien ne lui avait jamais appartenu, que je n’appartenais qu’à moi et que le Ciel me vengerait… Un son imperceptible sortit de ma bouche.
Ne bouge pas, murmura-t-il.
Sa voix était grave... Une voix caverneuse...
Je me sentis faiblir quand un violent frisson me parcourut, me rappelant à moi. Un froid terrible m’envahit et ne me quitta plus. Le carrelage glacé me brûlait les pieds. J'entraperçus furtivement mon visage dans le miroir suspendu au-dessus du lavabo. Mes yeux étaient cernés de noir et mes lèvres étaient bleues. Je frissonnai de nouveau à cette vision puis un troisième frisson vint s’enrouler comme un serpent froid et humide le long de ma colonne vertébrale avant de mourir au creux de mes reins.
Ses doigts étaient à présent à hauteur de mes hanches et semblaient décidés à descendre encore. Je voulus me débattre.
Mes membres n’étaient plus que de pauvres choses ballantes qui s’agitaient mollement de part et d’autre de ma frêle silhouette. Le narcotique puissant avait eu raison de toutes mes forces. Je subissais ses doigts et leur ignoble parcours. Je sentais leur pression sur mes fesses, faible, de plus en plus faible. Je perdais connaissance. J’eus encore le temps de l’entendre jurer avec dégoût avant de sombrer.
Je ne sais combien de temps dura mon état. Peut-être quelques secondes, peut-être quelques minutes. Lorsque j’ouvris les paupières, je gisais près de la baignoire. Il était penché sur moi, plus contrarié et plus hostile que jamais. Allongée ainsi par terre, je pensai que je ne devais pas lui faciliter la tâche mais il me releva sans grand effort.
Il aurait pu me laisser là, inconsciente, pour faire ce qu’il voulait faire. Mais non, il voulait que j’ouvre les yeux, que je voie, que j’assiste à sa jubilation criminelle, que je témoigne devant Dieu ou le Diable de son acte. Il voulait lire dans mes yeux la terreur de la proie captive que la vie quittait…
Ne bouge pas, Eva…
Il avait prononcé mon prénom dans un souffle, un souffle froid, un souffle d’outre-tombe. Je voulus le regarder, une dernière fois, voir les sillons qui parcouraient son visage pâle, ce masque étrange dont la blancheur contrastait avec les tons chauds de son collier de barbe rousse. Je voulus pénétrer le bleu délavé de son regard où ma vie s’était noyée. Je voulus éloigner ce corps dur et étranger si près du mien, ce corps que je n’avais jamais reconnu et qui se mouvait avec lenteur et détermination, me soumettant à son étreinte implacable, comme la vague qui épouse le naufragé épuisé de ses combats…
Mais mes yeux ne voyaient plus. Mon bourreau n’était plus qu’une ombre qui se détachait dans l’entrebâillement de la porte de la salle de bain; il n’était plus que l’obscurité qui s’avançait lentement sur moi, triomphant des lueurs jaunes et criardes que jetait l’ampoule du plafond près des vieilles canalisations qui couraient au-dessus d’eux.
Bientôt tout serait fini. La corde serait à mon cou. Je ne pourrais ni me débattre ni crier. La drogue coulait imperturbable en mes veines et me submergeait. Paralysée, les yeux mi-clos, je mesurai néanmoins l’épaisseur des tuyaux crasseux. Oui, bientôt, tout sera fini. Je m’en irai comme j’avais vécu, dans le silence, la solitude et l’incompréhension... Le suicide apparaîtra comme l’aboutissement logique de mon existence. Oui, bientôt la mort, comme une amante, déposera son ultime baiser sur ma bouche et étreindra mon corps… Un voile passa devant mes yeux et dans le flux et le reflux de ma pensée, du plus profond de mon être, il me semblait entendre un rugissement lointain, comme le rugissement furieux de la mer. C’était la vie qui soudain se révoltait en moi… J’émergeai une fraction de seconde… Non, les canalisations ne pourront sans doute pas supporter mon poids. Il y avait peut-être un espoir ou un répit. Les tuyaux rompront. La corde tombera. Alors, l’eau se répandra sur mon corps... L’eau viendra laver cette nuit obscure et nauséeuse… L’eau coulera et emportera toutes les autres nuits… L’eau viendra me purifier… J’échapperai alors à tout… Je savourerai ma victoire…
Plus de haine, plus de passion, plus de ressentiment… Le dénouement était proche !
Je sursautai : Jean serra le nœud coulant.